Jean la Chance - lesouffleur.net

21 janvier 2009

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Jean la Chance

Le théâtre de la Bastille a cette qualité de donner la chance à de jeunes créateurs, à de jeunes compagnies de présenter leur travail. François Orsoni, qui dirige depuis huit ans le théâtre Né NéKa, s’engouffre dans Brecht avec audace. Cette pièce est sûrement à part dans l’œuvre du sulfureux auteur allemand. Inachevée, elle est retrouvée dans les archives poussiéreuses du Berliner Ensemble en 1990, aux lendemains d’une Allemagne qui retrouvait la liberté et tentait de mettre un point final à un passé chaotique. 

Le plus dur, le plus âpre, lorsqu’on monte une pièce d’un auteur qui a révolutionné la pensée et la pratique théâtrale au XXème siècle, c’est d’arriver à conjuguer respect du texte et innovation dans la création. C’est ainsi qu’on constate qu’il n’est pas forcément besoin d’une scénographie imposante – d’ailleurs il n’y en a pas – le seule chose qui importe c’est la manière dont le metteur en scène s’empare de l’œuvre. Le dramaturge n’est jamais responsable. C’est le metteur en scène et le metteur en scène seul qui a les cartes en main. 

Un plateau quasi nu. Quelques accessoires. Pas d’artifices. C’est brut. Aller à l’essentiel semble être la volonté du metteur en scène. On retient l’extraordinaire performance des acteurs, particulièrement Alban Guyon et Suliane Brahim. C’est une mise en scène volcanique, débordante d’idées, de vie, de propositions, de tentatives. On ne s’ennuie jamais et on rit beaucoup. 

Si certains pensent que la jeune création française va mal, il suffit d’aller voir ce spectacle pour se rendre compte qu’au contraire elle bouillonne, elle existe. C’est à se demander pourquoi certains metteurs en scène dits confirmés, professionnels ont carte blanche dans les plus grands théâtres français ne sachant que pondre des projets esthétisant et prétentieux alors que des compagnies aussi talentueuses bataillent pendant des années pour pouvoir présenter leur projet. 

Si Jean la Chance n’est certainement pas la plus connue ni la plus représentative du théâtre de Brecht - j’entends, son théâtre épique – François Orsoni s’en empare avec fougue et nous la fait découvrir. Bravo. 

Entretien avec François Orsoni 

Rendez vous avec le metteur en scène François Orsoni au Théâtre de la Bastille en fin d’après-midi. Avec pudeur et vérité il parle de son travail sur Jean la Chance.

C’est une pièce de Brecht assez méconnue, et pas très représentative de son théâtre, pourquoi avoir choisi cette pièce là ? F.O : déjà ce n’est pas un choix lié à l’auteur, mais au texte. Moi je monte des textes parce que cela me provoque des plaisirs de l’acteur et quand un texte me touche au cœur et qu’il y a une théâtralité intéressante ça me donne envie de le monter. Ce n’était pas monter un Brecht.

La théâtralité pour vous elle est dans quoi dans ce texte ? F.O : elle est partout. Ce sont des dialogues assez secs, assez brefs, assez comiques finalement. On sent que c’est un homme de théâtre. On sent que c’est quelqu’un qui a une sensibilité théâtrale. Moi je travaille beaucoup à partir du plateau. Je n’ai pas d’idée préconçue du dispositif ou même de la mise en place des comédiens et il y a des scènes qui tout d’un coup : voilà il y a des fuites, j’ai senti une véritable géométrie de l’espace. On est toujours face à des choix dans ce texte. A qui adresse-t-on les choses ? Il y a toujours une frontalité qui est très présente. Est-ce qu’on parle au public ? Est-ce qu’on parle à un autre interprète ? C’est une matière très très riche. 

Bizarrement, l’histoire, la trame narrative n’est pas spécialement intéressante et vous, vous en avez fait quelque chose de captivant. Comment vous sont venues les idées de mise en scène ? Comment avez-vous procédé dans votre travail de mise en scène ? F.O : il n’y a pas d’histoire en fait. En tout cas il n’y a pas de coup de théâtre. Ce qui fait l’histoire dans cette pièce c’est la singularité comportementale de Jean la Chance. Il est totalement atypique. Dans sa manière d’être, dans son rapport au temps. Si on peut l’expliquer, c’est vraiment dans son rapport au temps. Il ne projette rien, il n’est pas dans le futur. On le considère comme un benêt. Moi je ne l’ai pas du tout traité comme un benêt mais comme quelqu’un qui a une trajectoire extrêmement lumineuse et socialement tragique et ayant ce rapport au temps très spécifique, finalement il a tous les attributs d’un enfant. 

C’est un personnage pur ? F.O : pur je ne sais pas, mais très enfantin. Je ne voudrais pas associer l’enfance à la pureté car les enfants peuvent être très méchants. Ici le passé n’est pas pesant, le futur il s’en fout complètement, et puis il a un grand imaginaire. Il est étonné de tout. Il est sensible à tout. Il est curieux de tout. Il est émerveillé par tout, par la nature, par les nuages, par les animaux. Quand on grandi, il y a un cloisonnement progressif qui se construit, que la société nous impose. Être adulte c’est être l’antithèse de Jean. Quand on est enfantin, on se prend des coups sur la tête. Il n’y a pas de tristesse, ni de remords chez cet être. Finalement il n’y a que de l’amour. Pour lui l’amour c’est un don. Et le vrai don c’est de ne rien attendre en retour. Mais quand vous dites l’amour est un don c’est une vision très judéo chrétienne, c’est étrange chez Brecht ! Mais vous savez c’était un bourgeois, chrétien. Il n’a pas fait la première guerre mondiale ! Même les personnages qu’il a fait après, cette espèce de bonhomie...

Pourtant beaucoup de ses textes sont liés à l’Histoire, aux événements politiques comme « Tambours dans la nuit »... F.O : oui il s’est inspiré des spartakistes etc . En 1919 si il avait fait la guerre il n’aurait pas écrit la pièce d’un type qui regarde les nuages et les taureaux ! Céline il a fait la première guerre mondiale et il a écrit Voyage au bout de la Nuit, objectivement quand on sort de la première guerre mondiale on a plus envie d’écrire Voyage au bout de la Nuit que l’histoire d’un benêt illuminé qui aime regarder les taureaux ! (je ris) Donc c’était un fils de grands bourgeois dont le père a réussi qu’il ne fasse pas la guerre ! C’est un texte qui a les vertus d’un conte. 

Vous avez dit une phrase dans le dossier de presse qui m’a frappée, vous avez dit « les effets de mise en scène s’effondrent dès qu’on ne reste pas dans la mécanique narrative ». Est-ce que vous pensez que le texte doit se greffer à la mise en scène ou l’inverse ? F.O : moi je pars du texte. Pour moi c’est de l’archéologie. Il y a des choses cachées, inconscientes, qui ne s’entendent qu’à l’oral, que dans le jeu. C’est un processus de tâtonnements. Je n’ai jamais d’idées préconçues. Mon point de départ c’est vraiment les comédiens et pour moi le plus important c’est la distribution des rôles. 

Justement comment vous faites travailler vos acteurs, j’ai l’impression que vous leur laissez une grande liberté, que vous leur laissez amener leur part d’univers, je me trompe ? F.O : moi je pars de leur univers. Ils sont choisis parce que leur univers me paraît correspondre le plus à quelque chose susceptible de nourrir le spectacle. Par exemple Alban Guyon il vient de la campagne, de Franche-Comté, avec les vaches, il me semble qu’il peut comprendre la psychologie du personnage. Et puis c’est quelqu’un avec qui je travaille depuis longtemps. 

Vous avez tenu à mettre de la musique punk... F.O : je n’ai pas tenu mais il se trouve que j’ai demandé à Thomas Heuer de prendre en charge la partie musicale. En lui proposant ça, ça allait aller dans un univers. La guitare électrique c’est un instrument qui est, pour moi, source de maturité et de liberté. Et moi avant de faire du théâtre j’allais beaucoup au concert. 

Pourquoi amener un univers musical ? F.O : cela fait quelques années que je travaille avec des interprètes qui ont une double casquette. Donc ça offre des possibilités. Vous savez c’est facile de créer une ambiance, on met une lumière particulière, des violons et le tour est joué, donc c’est facile de tomber là-dedans. Moi je ne suis pas contre ça mais quand on la possibilité d’avoir des interprètes qui peuvent jouer en live tous les soirs, moi j’aime beaucoup ça et ça participe aussi de l’idée de performance. 

Mais vous n’aimez pas par exemple les instants volés ? F.O : ah j’adore ! Mais là les instants volés participent de cette fragilité aussi. Les interprètes sont pris dans un tel tourbillon que les instants volés il y en a tous les soirs. Et la musique est très bien pour ça parce qu’on ne réfléchit pas quand on fait de la musique donc on est pris par quelque chose d’inconscient. Et moi j’aime travailler avec des gens qui ne sont pas forcément comédiens. Ca apporte une sorte de contrepoids à la théâtralité. 

On sent une vraie authenticité, on est loin du Théâââtre, c’est agréable, ça fait du bien. F.O : merci. Mais vous savez, moi, la réalité m’intéresse plus que le théâtre. J’aime avoir du temps pour monter mes spectacles et que cela parte d’une vraie expérience réelle. Une vraie rencontre. D’un texte et d’une personne. J’ai besoin d’un rapport à la réalité et de construire à partir de cette réalité là.

Pour terminer de quoi êtes vous le plus content dans ce spectacle ? F.O : du baiser au début. C’est très dur à faire car c’est le début du spectacle, il y a une grosse pression et sourire quand on est tendu c’est difficile. Mais pour moi c’est un cadeau.

Julie Laval