Jean la Chance - Le Monde

24 janvier 2009

Le Monde

Clotilde Hesme, la vie en bande

Photo Thibault Stipal pour Le Monde

Photo Thibault Stipal pour Le Monde

En juin, elle sera Lady Di, au Théâtre national de la Colline, à Paris, dans Laissez-moi seule, une pièce que Bruno Bayen a écrite en pensant à elle. Jusqu'à fin janvier, elle est Jeanne, une paysanne en godillots, au Théâtre de la Bastille, dans Jean la chance, une pièce de Bertolt Brecht que François Orsoni met en scène comme un opéra rock (jusqu'au 31 janvier). Elle, c'est Clotilde Hesme, inconnue du grand public, mais suivie de près par ses admirateurs - très fan club - qui souvent l'ont découverte au cinéma, dans Les Amants réguliers, de Philippe Garrel, ou Les Chansons d'amour, de Christophe Honoré. 

Dans ce film, elle chantait, comme elle le fait à la Bastille, de sa voix légèrement éraillée, tandis que Masto, l'ex-guitariste des Berurier Noir, joue en direct et en kilt. Clotilde Hesme semble chez elle sur une scène rock. A croire qu'elle en a fait avant de devenir comédienne. Mais non : "On me dit : tu devrais enregistrer un disque. Mais si on me met dans un studio, je ne sais pas si je saurais chanter. Au théâtre, je le fais dans la dynamique du spectacle. C'est naturel." Ainsi est Clotilde Hesme. 

Cette fille intrigue. Grande, belle, sans être bimbo pour deux sous, elle dégage une gaieté méditerranéenne qui la rend très drôle, et, en même temps, on l'imagine prête à partir, d'un coup, sans prévenir. "On sent qu'elle veut être surprise par elle-même. Elle n'est pas encore dans le désir de contrôle", dit Mathieu Amalric, avec qui elle vient de tourner, dans le film des frères Larrieu, Les Derniers Jours du monde. Clotilde Hesme joue une fille un peu perdue, étrange, que rencontre Mathieu Amalric : "Les plateaux sont des précipités de vie. On a tourné une scène où j'ai envie d'elle. Je soulève le drap, elle est morte. Comment faire ?" 

Tous les deux avaient déjà joué ensemble dans De la guerre, de Bertrand Bonello. Ils sont frère et sœur de jeu, ce qui est essentiel pour l'actrice. Elle ne s'imagine pas travailler hors d'une bande, d'une fratrie. "Ça me vient sûrement de l'enfance", dit-elle. Une enfance à Troyes, et à trois sœurs, entre un père greffier en chef au tribunal et une mère employée dans un centre d'action sociale. 

A la maison, les soeurs font des spectacles écrits par l'aînée, Elodie. Annelise et Clotilde jouent. Toutes les trois ont le même désir : devenir comédiennes. Après le baccalauréat, la benjamine vient à Paris, comme ses soeurs. Elle dit à ses parents qu'elle va étudier les lettres modernes, "pour les soulager de ne pas avoir une troisième fille qui se lance dans une voie incertaine". Elle gagne sa vie comme mannequin, pose pour des catalogues allemands : "C'était il y a dix ans, on pouvait encore être normale, et ne pas avoir juste la peau sur les os." Mais très vite, la jeune fille s'ennuie autant qu'elle s'ennuyait à Troyes, pendant l'adolescence. Comme beaucoup de provinciaux qui ne savent pas où apprendre le théâtre, elle s'inscrit au Cours Florent. 

C'est là que tout commence vraiment. Clotilde Hesme rencontre François Orsoni, le metteur en scène de Jean la chance, Alban Guyon et Thomas Landbo, qui eux aussi jouent Brecht à la Bastille. Au bout d'un an et demi, ils claquent la porte du cours parce qu'on leur refuse l'autorisation de présenter un spectacle collectif. Clotilde Hesme prépare le concours d'entrée au Conservatoire national supérieur d'art dramatique de Paris. Elle est reçue (Alban Guyon aussi) dans cette école où elle trouve des professeurs, 

Catherine Hiegel et Dominique Valadié, qui sont, dit-elle, "des guides irremplaçables". Louis Garrel est élève, dans la promotion suivante. Il avait 17 ans et se souvient d'elle dans le hall du Conservatoire. "J'avais l'impression qu'elle mesurait 2,20 m, parce qu'elle était toujours entourée d'hommes petits. Je trouvais ça bizarre. Je suis allé lui parler." Ainsi naît une autre amitié fondatrice. Trois ans plus tard, en 2004, Philippe Garrel, le père de Louis, fait des deux jeunes gens Les Amants réguliers de son film. 

De Philippe Garrel, Clotilde Hesme dit qu'il lui a appris à "ne pas jouer, mais être jouée par les choses". Pour la comédienne, c'est essentiel. "Je n'aime pas l'expression : entrer dans la peau d'un personnage." La peau, c'est la sienne, et c'est d'ailleurs ce qui distingue son jeu. Clotilde Hesme se laisse traverser par ses rôles. Elle déteste les tournages sur lesquels elle doit arriver en cours de route, avec un personnage construit. C'est pour cela qu'elle a tant aimé travailler avec Philippe Garrel, qui suivait l'ordre chronologique des Amants réguliers. 

Et puis, il y a chez Philippe Garrel ce vent de liberté cher à Clotilde Hesme, cette façon de tourner la nuit, sans autorisation, le petit frisson à l'idée qu'il va falloir peut-être déguerpir si la police arrive. Cela, l'actrice l'a expérimenté aussi avec Les Chansons d'amour, de Christophe Honoré. Clotilde Hesme aime se souvenir de cette scène, si belle, si légère, où elle danse au milieu du boulevard de Sébastopol et de la nuit, avec Ludivine Sagnier et Louis Garrel. 

Les Chansons d'amour ont été tournées en cinq semaines, en janvier 2007. En mai, le film était en compétition officielle au Festival de Cannes. Clotilde Hesme a aimé autant cette "fulgurance" que la lenteur des Amants réguliers. Dans les deux cas, il s'agissait "d'accorder les moyens aux désirs" du réalisateur et des acteurs. Ce pourrait être une définition de la belle Troyenne. 

Depuis Les Amants réguliers, Clotilde Hesme et Louis Garrel forment un couple de cinéma emblématique de leur génération, qui a eu 20 ans au tournant de l'an 2000. Les deux acteurs devaient se retrouver au théâtre, dans La Seconde Surprise de l'amour, de Marivaux, mis en scène par Luc Bondy, à Nanterre- Amandiers, à l'automne 2007. Cela n'a pas pu se faire. Clotilde Hesme a joué sans Louis Garrel. Elle a triomphé en marquise affolée de désir, juchée sur des talons qui rehaussaient encore son mètre soixante- dix-huit. 

Fin 2008, la pièce a été reprise. Sans elle, qui l'avait interprétée 150 fois. Elle avait "peur que la grâce se perde", cette grâce de la liberté secrète qu'elle poursuit depuis ses premiers rôles. Ses soeurs lui disent qu'elle est une "pure et dure". Si on lui demande ce qu'elle en pense, Clotilde Hesme répond en citant Brecht dans Jean la chance : "Le froid est partout, bouffe-le." 

En juillet, elle retrouvera Christophe Honoré. Au théâtre, cette fois. L'écrivain et réalisateur la mettra en scène dans Angelo, tyran de Padoue, de Victor Hugo, au Festival d'Avignon. C'est elle qui a choisi la pièce. Elle aime son mélange d'histoire d'amour et d'espionnage, sa drôlerie, aussi. "C'est une pièce qu'il faut jouer sans avoir peur du romanesque." Cette pièce, Clotilde Hesme l'avait choisie pour son concours d'entrée au Conservatoire. Tout le monde lui demandait alors comment se prononce son nom, Hesme. On dit "aime". Brigitte Salino

PARCOURS

1979 Naissance à Troyes (Aube)
2003 Entre au Conservatoire national supérieur d'art dramatique de Paris 
2005 "Les Amants réguliers", de Philippe Garrel
2007 "Les Chansons d'amour", de Christophe Honoré, en compétition à Cannes 
2007 "La Seconde surprise de l'amour", de Marivaux, mise en scène Luc Bondy 
2009 "Jean la chance", de Brecht, au Théâtre de la Bastille jusqu'au 31 janvier 

Brigitte Salino